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Laisser la poésie s’évader dans les airs et dissoudre les miasmes

Posté le 21 mars 2020

Lundi 30 mars

Une sélection proposée par Denis Juvet :

Antoine de Saint-Exupéry

« Il nous semble, à nous, que notre ascension n’est pas achevée, que la vérité de demain se nourrit de l’erreur d’hier, et que les contradictions à surmonter sont le terreau même de notre croissance. Nous reconnaissons comme nôtres ceux mêmes qui diffèrent de nous. Mais quelle étrange parenté ! Elle se fonde sur l’avenir, non sur le passé. Sur le but, non sur l’origine. Nous sommes l’un pour l’autre des pèlerins qui, le long de chemins divers, peinons vers le même rendez-vous. »

Lettre à un otage

Un appel à tous ceux qui épris de liberté, refusent de subir.

Erri De Luca

« Les livres ont un sort meilleur que celui qui les écrit. Ils sont serrés dans les bras, emportés en voyage, sur une île du Sud ou dans une tente en montagne, fixés avec intensité par deux yeux qui feraient baisser les miens. »

La liberté rencontrée dans la nature autant que dans les luttes politiques, la fraternité entre travailleurs et le partage avec l’étranger, la lecture de la Bible et la figure de l’ange, de l’amour et le plaisir de la littérature, voilà quelques-uns des motifs que tisse l’écrivain italien dans ces trente-sept textes autobiographiques qui composent Le plus et le moins.

Prix du Livre européen 2016

Et pour accompagner cette lecture, une piste de Dragonfly de Barbara Minder et Matthieu Amiguet, des Chemins de Traverse. Pour d’autres sons: LIEN

Vendredi 27 mars (suite)

Sous l’égorgette, il avait glissé dans les racines. Son regard élargi semblait poursuivre l’envol du conte. Une main à la gorge, l’autre à hauteur du visage, il demeurait saisi comme un vieux nègre présenté au bonheur tandis que sa sueur poursuivait ses descentes. Maintenant, à y penser plus loin, il est sûr que le feuillage du tamarinier avait gémi, et que les chauves-souris nous avaient alerté en frôlant trois fois le flambeau de Sucette. Néanmoins, béate comme une chique-chien dans un pied malpropre, la compagnie avait patienté, d’autant plus patienté qu’une dame-jeanne de tafia s’offrait à la moindre soif et que le tambouyé, soutenant ce qu’il croyait être un mime improvisé du Maître de la parole, déterrait du tambour un léwoz caverneux: yeux en absence, Sucette avait quitté sa chair pour investir le ka, ou alors le ka lui bourgeonnait au ventre. Une vibration fondait l’homme au baril, et le corps de Sucette ronflait autant que le peau de cabri. Sa bouche mâchait silencieusement les fréquences du tambour. Son talon sculptait les sons. Il utilisait les mains supplémentaires que les tambouyés recèlent, elles virevoltaient dans des échos de montagne, des brisures cristallines, une galopade de vie sur la terre amplifiante des tracées en carême, communiquant à qui savait entendre (qui s’était mis en état de liberté devant ce phénomène) l’expression d’une voix au timbre rhumier, surhumaine mais familière: Oh! Sucette parlait là, oui… Autour de nous, les flambeaux s’étaient consumés. Dans la savane éteinte, Carnaval cueillait les restes de sa joie: un dé qui tinte, une carte qui se froisse, un rire de femme-matador dont on travaille la chair…Au ciel pâlissant, nuit et jour se mélangeaient dans un rituel de rosée, de brumes et de vents glacés.

Jeudi 26 mars (suite)

Toute la nuit, le vocal avait tonné. Prouvant au Maître de la parole leur vigilance., les écoutants avaient répondu le É Kraa! avec force. Le Misticraa! avait sonné comme la passe des soufflants d’un orchestre latino. A l’heure où le ciel pâlit et qu’un vent brumeux annonce le petit jour, Solibo Magnifique avait hoqueté dans un virage de la parole. Puis, sans poourquoi ni comment messieurs et dames, s’était écrié: Patat’sa!… (Or, Patat’sa! n’existe pas dans le cricrack. Le conteur dit E krii!, demande Misticrii, interroge pour savoir si la cour dort, souplé?…appelle son tafia, un accord du tambour, mais ne hèle jamais Patat’sa!…) Pourtant à ce cri de souffrance, la compagnie avait répondu Patat’si!, tant il est vrai qu’en matière de sottise les meilleurs candidats ne se trouvent pas toujours dans les troupeaux de moutons.

Mercredi 25 mars (suite)

Ah! Solibo Magnifique était arrivé en achevant une pirouette. Moustaches en touffe, barbiche balais-coucoune à la pointe du menton, il avait les yeux jaune-rouge des experts en tafia. Sa chemise de Nylon blanc portait des manchettes en or, oui, et des serre-manches argentés. Son pantalon-tergal, escampé à mort, tombait pile sur des santiagos vernis: ah, Solibo méritait encore l’autre morceaux de son nom ! Il avait soulevé son petit chapeau pour saluer l’auditoire: Messieurs et dames si je dis bonsoir c’est qu’il ne fait pas jour et si je ne dis pas bonne nuit c’est auquel-que la nuit sera blanche ce soir comme un cochon-planche dans son mauvais samedi sous son parapluie de promenade au mitan d’une pièce-cannes é krii ?…

– É kraa! avait répondu la compagnie.

Alors-isidore, tandis qu’au loin les rumeurs s’épuisaient, le Maître de la parole avait parlé inoculant à l’auditoire une fièvre sans médecine. Il ne s’agissait pas de comprendre le dit, mais de s’ouvrir au dire, s’y laisser emporter, car Solibo devenait là un son de gorge plus en voltige qu’un solo de clarinette quand Stélio le musicien y engouffrait son souffle.

Mardi 24 mars (suite de Solibo Magnifique)

Son tambour à l’épaule, le musicien qui d’habitude accompagnait les parlers de Solibo Magnifique arriva dès les premières ombres et s’installa sous le plus vieux des tamariniers, auprès du monument aux morts. C’était un rien d’homme, dessiné par ses os, avec le cou blanchi d’une dermatose ancienne, il se criait Sucette. Ce surnom provenait de ses attentions buccales notoires aux bouteilles de rhum Neisson. Par douze tak-tak sonores et deux-trois grondements de son tambour gros-ka, Sucette convoqua une compagnie sous la lumière de son flambeau. Flap, et même plus vite que flap, délaissant les tables de jeux, un auditoire s’était formé, avide déjà de l’apparition de Solibo Magnifique: toute parole du vieux conteur, rare ces temps-ci, était bonne à entendre. Il va venir, Sucette?…où il est ho? tu crois qu’il va venir?…Ces impatients ne pouvaient deviner qu’un moment plus tard, la police inscrirait  leur nom dans un procès verbal, ni même ne soupçonnaient qu’en certaines circonstances et au nom de la Loi de simples écoutants de contes-cricraks devenaient des témoins.

Lundi 23 mars 2020

« Donc fatale soirée : après les défilés, la foule s’était répartie dans les bals populaires (grajésjounous, touffé-yinyin, zoucs et autres machapias…) que Carnaval sème à son heure depuis les herbes de Balata jusqu’aux cases du quartier Texaco. Dans l’air du centre-ville ne subsistait plus que la cendre des joies, et sur les mornes lointains, des tambours ka syncopaient leurs battements. Sous les tamariniers de la Savane grand-place de liberté végétale, les amateurs de jeu serbi avaient enflammé des dizaines de flambeaux et hurlaient leurs paris en échangeant des dames-jeannes de tafia. D’autres nègres, moins débridés, priaient silencieusement la sainte Madone de la Jossaud à propos de l’énigme d’une carte noire parmi des rouges, ou des salopes hésitations d’une boule de casino-tonneau. Il faut dire, pour finale du décor, le gravier d’étoiles au ciel, l’haleine aigre-douce des tamarins, et la cacophonie des marchandes de toutes qualités. »

Petit extrait de Solibo Magnifique de Patrick Chamoiseau. Illustration de Mateo Quintana

Lundi 16 mars 2020

« Grumeleux, gruau ou, grisâtre, brouet d’avoine, bouillie fade, pâteuse dans la bouche, brouillamini dont les montagnes au loin, pics et flancs, sont encombrées. Ou bien usure? Brouillard, non, trop léger, trop fluide ; jetés au panier, un tas de brouillons froissés, chiffonnés ; imbroglio — lecteur, débrouille-toi! — quand tout semble aller à la dérive, pistes brouillées ».

Citation de Pierre Chappuis. Illustration de Mateo Quintana